Le défi de l’épargne en Europe
L’Europe regorge d’une épargne privée considérable, estimée à plus de 35 000 milliards d’euros par la BCE. Cependant, une faible proportion de cette somme alimente l’économie réelle. La Commission européenne souhaite simplifier l’accès aux marchés financiers et offrir des incitations fiscales pour encourager les citoyens à investir de manière productive.
Cependant, cette approche risque de reproduire les limites des dispositifs nationaux existants, tels que le Plan d’épargne en actions (PEA) en France ou d’autres produits similaires en Suède, Italie et Allemagne. Bien que pertinents au niveau national, ces instruments n’ont pas réussi à canaliser massivement l’épargne vers les secteurs stratégiques européens. Ils renforcent la fragmentation financière de l’Union et ne garantissent pas que les fonds investis soutiennent les priorités industrielles européennes.
Les limites du modèle actuel
La recommandation sur les SIA (sociétés d’investissement pour l’avenir), qui n’est pas contraignante, laisse chaque État libre de définir la fiscalité, les actifs éligibles et les modalités de gestion. Cela pourrait entraîner une mosaïque de produits nationaux, inégaux en termes d’incitations, de simplicité et d’attractivité. Les pays ayant des marges budgétaires plus importantes pourront offrir des avantages fiscaux plus généreux, tandis que d’autres seront limités par leurs finances publiques. Le résultat final pourrait être une augmentation des disparités plutôt qu’une véritable union de l’investissement.
De plus, ces produits ne créent aucun lien direct entre l’épargne collectée et les besoins stratégiques de l’Union, tels que la transition énergétique, la souveraineté numérique, les chaînes de valeur critiques ou la réindustrialisation. Rien n’empêche les fonds placés dans un produit d’épargne national d’être investis en actions américaines ou asiatiques, ou dans des produits éloignés de l’économie réelle européenne.
Un Produit Européen Commun d’Épargne (PECE): une solution?
Au lieu de multiplier les dispositifs nationaux, l’Union européenne pourrait se doter d’un Produit Européen Commun d’Épargne (PECE), un instrument simple, volontaire et véritablement européen, combinant collecte nationale et gestion communautaire.
Chaque État membre offrirait à ses citoyens la possibilité de souscrire à ce produit via les réseaux bancaires existants. Les fonds collectés seraient transférés à une institution financière européenne, comme la Banque européenne d’investissement (BEI) ou un nouveau Fonds européen de l’industrie et de l’innovation, chargée de les investir dans des projets industriels et technologiques répondant aux priorités communes: semi-conducteurs, nucléaire, hydrogène, intelligence artificielle, recyclage des matériaux critiques, infrastructures énergétiques, défense.
Le PECE serait assorti d’un régime fiscal harmonisé, avec des incitations comparables dans tous les pays: déduction partielle des montants investis, exonération des plus-values au-delà d’une durée minimale, ou taux forfaitaire réduit sur les revenus du produit. Chaque État pourrait ajuster ces paramètres dans une fourchette commune, assurant à la fois équité et lisibilité pour les citoyens.
Les avantages d’un PECE
Un tel produit aurait trois avantages majeurs:
- Il reconnecterait les citoyens à la construction européenne. En investissant leur épargne dans un véhicule transparent et orienté vers des projets concrets, les Européens participeraient directement à la relance industrielle du continent.
- Il permettrait un changement d’échelle dans le financement de l’innovation. La mutualisation d’une partie de l’épargne privée au niveau européen offrirait la profondeur financière nécessaire pour rivaliser avec les États-Unis ou la Chine.
- Il répondrait directement aux recommandations formulées par Mario Draghi et Enrico Letta concernant la nécessité de mobiliser l’épargne européenne vers l’investissement productif et de créer des instruments communs pour financer l’innovation et la transition verte.
Un chantier politique et économique
La création d’un Produit Européen Commun d’Épargne nécessiterait une coordination étroite entre la Commission, la BEI et les États membres. Juridiquement, il pourrait s’appuyer sur le cadre de l’Union des marchés des capitaux, complété par une directive définissant les critères de collecte, de fiscalité et de gouvernance.
À l’heure où l’Europe cherche à conjuguer souveraineté et solidarité, le PECE représenterait une innovation institutionnelle majeure: la voie vers un marché intérieur de l’épargne au service d’une stratégie industrielle commune. Plutôt qu’une simple juxtaposition de comptes nationaux, il est temps d’imaginer un instrument collectif dédié au financement de l’avenir industriel et technologique de l’Union. C’est par la mutualisation de notre épargne que nous construirons une souveraineté économique européenne durable!




